Ode to Death

 

En voilà un titre outrancier, pour changer, mais rien de particulièrement romantisme noir ici… Je crois ? Je n’en sais rien, au fond : c’est une étiquette dont il est d’autant plus compliqué de se débarrasser qu’elle est facile à obtenir. Il est très difficile de nommer justement les choses, les actes, les autres. Ici, par exemple, c’est un grand poids ôté de mes épaules que de choisir, à chaque fois, le titre d’un morceau de musique pour titre de billet. Celui-ci n’échappe pas à cette règle.

 

 

J’aime beaucoup les odes de Holst,  un travail délicat de superposition des voix (dans le canon notamment) qui porte quelques réminiscences baroques — la comparaison s’arrête ici, tout le reste étant résolument moderne, tant par la mélodie que par le rythme. Dans celle-ci, c’est le clair-obscur que je trouve remarquable. L’outrancier se borne aux mots, par le titre et les paroles, et la musique se charge du reste.  

 

And the soul turning to thee

Oh vast and well veil'd death

And the body gracefully nestling close to thee

 

Il n’y a pas grand chose d’autre dans ces lignes que la ferveur que chacun peut décider d’y mettre, dans un tissage tout personnel de ses propres craintes, croyances et espérances. Le texte n’est qu’une sorte de carcasse qui se remplit à l’avenant. C’est l’une des rares exceptions que je suis prête à accorder au sempiternel il en allait autrement avant, pour deux raisons : la première est que notre rapport aux mots a pris une tournure de plus en plus intellectualisée au fil des siècles, passant progressivement de la vénération (force du symbole, pensée magique) au concept ; la seconde est que la projection de soi encouragée à travers certains concepts (et donc via le mot qui les définit) dans des proportions frénétiques leur a fait perdre pour de bon de leur consistance, de la même manière qu’une terre trop cultivée perd en substances nutritives.

« C’est pourquoi le premier devoir que nous impose la période présente est d’avoir assez de courage intellectuel pour nous demander si le terme de révolution est autre chose qu’un mot, s’il a un contenu précis, s’il n’est pas simplement un des nombreux mensonges qu’a suscités le régime capitaliste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le service de dissiper. »  (Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale.)

Du mot et du contenu, il ne semble donc pas y avoir de lien direct. Dans cette ode de Holst, c’est la musique qui prend le relai du contenu bancal : au-delà des craintes, croyances et espérances personnelles, cette mélodie entre ombre et lumière vient nous orienter dans une vision de la mort en particulier, celle que Holst a voulu mettre en musique, et non les projections que nous mettons sur le mot en lui-même.  Pourquoi ce fond commun, non projeté, pourrait-il encore se trouver dans la musique, quand il aurait disparu du mot ?

 

Sans nom, Charlotte Skurzak, 2019

 

J’ai longtemps pensé que ce qui fait la différence entre un simple texte et de la poésie est la musique, ou au moins la musicalité, qui s’en dégagerait — ce qui rendrait la poésie indissociable du chant, de la voix. Je le pense toujours, me semble-t-il, mais je ne crois pas pour autant qu’un mot utilisé en poésie soit vide, comme le serait l’évocation sans contexte de termes aussi grandiloquents que la mort ou la révolution. C’est donc qu’il y a autre chose, mais quoi ? Est-ce là encore le chant, comme dans cette ode à la mort, qui viendrait donner une valeur neuve au mot ? J’aime l’idée d’un mot chargé, un peu comme dans la pensée magique, mais sans la superstition ou la crainte qui lui serait accolée ; chargé d’une force brute, chargé du mystère, finalement, d’une puissance impétueuse et supérieure à l’individu : une force face à laquelle il ne reste plus qu’à rendre les armes et à pleurer, comme on pleure face à un paysage trop grand pour soi. J’utilise un registre quasi divin, absolu, pour l’imaginer, mais cette force peut aussi bien se trouver dans les vies minuscules, que l’on daigne à peine frôler de la pensée ou du regard (je pense à ce poème cité par Kafka dans un recueil d’entretiens que j’ai lu il y a des années et dont je n’ai retenu qu’une chose : l’univers est posé en équilibre sur le pétale d’une fleur).

 


Le Sans Nom désormais plus connu sous le nom de Mort est l’un de mes arcanes préférés du tarot. J’y pense parce que j’ai cru un temps que cette substance que le mot trouvait en poésie était tirée d’un lexique de symboles dans lequel il nous était permis de piocher pour donner du corps à son idée. Depuis quelques mois, je réalise que je me suis trompée, parce que le symbole participe aussi du domaine du concept, même s’il tient plus de la croyance que de la pensée rationnelle. À partir du moment où le symbole quitte le domaine de la communauté pour ne plus représenter que la projection individuelle, son horizon se restreint d’autant, et de lui ne reste que le mot. La force de la poésie tient dans la communion, et donc l’unité qu’elle permet en elle-même, et non dans l’addition des individualités — toute capitaliste, pour suivre l’idée de la précédente citation de Weil. 


Sans nom, Charlotte Skurzak, 2019

 

L’arcane Sans Nom en porte désormais un, et ce nom lui a fait perdre en substance. Aurait-il gagné en définition ce qu’il a perdu en musique ? La subtilité du Sans Nom s’est compromise dans la réalité de la mort. Or ce que j’aime dans cet arcane, c’est justement la soustraction. On n’a choisi de conserver de ce mystère du retranchement que celui de la vie, quand il en existe plein d’autres manifestations. Cet impitoyable chirurgien sert à nous dépouiller de ce qui n’est pas essentiel, de ce qui nous prive de notre force, en réalité : de la même manière que le trop plein de projections aurait fini par priver le mot de sa force poétique. C’est encore celle de la musique, de force : elle ne peut plus être autrement qu’elle n’est, parce que, justement, elle n’a pas de mots, et ne charrie plus de concepts. De vagues symboles peut-être, que de toute façon les néophytes ignorent. J’utilise plus plutôt que pas, car furent des temps où chaque tierce, chaque harmonie portait son propre langage, oublié avec le passage des siècles. Ceux qui décident de manier les mots doivent faire avec toutes les poussières accumulées à travers eux. Mais ce serait dommage de ne compter que sur le seul passage des siècles pour les retrancher, ces poussières, avant de n’en garder que ce qui ne peut plus être ôté.

Finalement, pour retrouver en soi la poésie, il faudrait d’abord arrêter de parler.

Commentaires

  1. Texte superbe et surprenant. Je ne pensais pas lire un jour un rapprochement entre le tarot et Simone Weil. Quant à cette “Ode à la Mort” de Holst, c’est une très émouvante découverte. Merci beaucoup !

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