C’est normal


 

J’avais prévu d’écrire totalement autre chose pour mon premier billet en dix-sept mois. Mais ce que je ne pensais pas écrire a fini par prendre trop de place, alors je la lui laisse, cette place, et reviendrai plus tard avec autre chose.


La raison première de cette absence de dix-sept mois ne tient qu’en quelques lettres : la colère, que j’ai tant de mal à réguler, et qui a toujours tant de bonnes raisons de fleurir. Il se dit d’elle qu’elle n’est pas bonne conseillère ; cela dépend sans doute des situations, et de la manière dont on parvient à l’utiliser. Quelques jours après le dernier billet publié ici, ne sachant comment utiliser les flots de colère qui se déversaient chaque jour sur moi, j’ai fini par les retourner contre moi-même. Je n’en fais pas secret, parce qu’il n’y a aucune raison d’avoir honte de son ignorance, pour autant que l’on comprenne qu’il est malsain de s’y complaire. Savoir affronter sa colère avec noblesse tient du mystère pour qui se retrouve sans guide, et le problème est d’autant plus délicat lorsque le caractère de façade est plutôt calme et raisonnable : la violence qui en émerge soudain en devient incompréhensible et ingérable pour soi et pour les autres. C’est ce qui est dangereux, d’ailleurs, quand la colère finit par se manifester sous forme de crise : la manière par laquelle elle transcende la force physique tout en altérant profondément le jugement, comme si l’on devenait une puissance élémentaire, la pure énergie de destruction que paraissent être celles du feu ou de l’eau lorsque ces derniers s’attaquent à nos repères et nos moyens de subsistance.

Quoi qu’il en soit, peu importent les sources et les racines, qui ne regardent que moi : ce qui est certain, en tout cas, est qu’Internet étant devenu un gigantesque billet d’humeur éparpillé en myriades de facettes individuelles, je ne tenais absolument pas à participer d’une manière ou d’une autre à ce sentimentalisme pesant des échanges virtuels dès lors que cette participation ne sous-tendait absolument rien de constructif ou d’émancipateur. En gros, mieux vaut se taire quand on n’a rien d’intéressant à dire. Le brouhaha permanent encourage la confusion. Parce que la crise qui sous-tendait le monde est désormais visible jusque dans la petite bourgeoisie occidentale, la thérapie à ciel ouvert est de rigueur, or, comme je l’ai lu dans le (discutable) article de Joanna Macy, Agir avec le désespoir environnemental : 

 « En raison du biais individualiste de la psychothérapie traditionnelle, nous avons été conditionné·e·s à croire que nous sommes fondamentalement des soi séparés, mus par des pulsions agressives (…). À la lumière de ces hypothèses, les psychothérapeutes ont tendance à envisager nos réactions affectives face à la situation critique de notre monde comme dysfonctionnelles et à en faire peu de cas. En conséquence, il nous est difficile d’accorder du crédit à l’idée selon laquelle le souci du bien-être général pourrait être suffisamment véritable et aigu pour provoquer en nous de la détresse. En supposant que toutes nos pulsions sont ego-générées, les thérapeutes ont tendance à considérer les sentiments de désespoir à l’égard de notre planète comme des manifestations de quelque névrose privée. (…) Beaucoup de personnes, conditionnées à prendre uniquement au sérieux les sentiments ayant trait à notre bien-être immédiat, trouvent étrange d’imaginer que nous puissions souffrir au nom de la société en général — ainsi qu’au nom de notre planète —, et que cette souffrance soit réelle, légitime, et saine. »


Or non seulement la majeure partie d’entre nous n’est pas psychologue, mais en plus le peu que nous connaissons de la discipline est issu des mêmes types de biais que celui dénoncé ci-dessus, très proche également des conseils distillés par les partisans du développement personnel. La souffrance collective saine est affaiblie au moyen de ces outils d’atomisation de la pensée collective que sont les divers réseaux sociaux existants, de par leur nature même, mais aussi par l’engouement pour la guérison (individuelle, évidemment) et la résilience (idem). La pseudo-psychologisation des discours individuels a aussi contribué à enfoncer un énième clou dans la vulgarisation de la philosophie, dont le contenu ne cesse d’être dilué pour se rapprocher d’une psychologie elle-même déjà  diluée (!), pour en faire une sorte de couette mentale (donc un divertissement) au lieu d’un ferment d’émancipation intellectuel, critique et éthique — voire émotionnel. Il était donc hors de question que je rajoute mes tourments face à la colère, dans les balbutiements de sa maîtrise, à la bouillie ambiante ; et je n’avais pas non plus le recul nécessaire pour en tirer des billets réfléchis et construits à publier ici.

D’autres raisons m’ont poussée au silence, dont une réflexion un peu moins égocentrée sur mon rapport avec l’industrie du divertissement, à savoir jusqu’à quel point je tenais à participer à cette dérive de la sollicitation constante de l’attention et du confort artificiel (car provisoire) qu’elle apporte. Je tiens à préciser que je n’ai rien contre le divertissement lui-même, qui est essentiel à la détente, au repos, et donc salutaire à la seule condition qu’il demeure ponctuel — comme à peu près tout ce qui compose notre vie, en réalité. C’est pour cette raison que j’ai également cessé de publier sur mon petit compte Instagram annexe destiné au partage d’œuvres écrites et picturales, parce que j'ai bien été obligée de me confronter aux limites de ce partage, la principale étant que sous couvert d’accessibilité celui-ci fait de l’art un consommable comme un autre. Je m’en doutais bien dès le début, à vrai dire, le nom de ce compte bis — au monde flottant — n’étant pas tant une référence directe à l’estampe japonaise qu’à la conceptualisation du divertissement comme monde flottant, que ces estampes mettaient justement en scène (ce qui explique aussi pourquoi ce compte n’est pas dédié directement aux œuvres considérées comme japonisantes). La fuite en avant dans l’art reste une fuite, sans doute mieux considérée socialement parce que l’art est lui-même mieux considéré socialement sous couvert de notre dévotion à la culture, charmant prétexte de mise en scène de soi. Parler de notre rapport à la culture aujourd’hui revient à exposer notre façon de la consommer, par le nombre de livres que nous lisons, de films que nous regardons, d’expositions où nous allons, sans parler des concerts (surtout lorsqu’il s’agit d’opéras ou de musique classique en général). J’ai pu participer avec naïveté à ce jeu-là quand j’avais 20 ans, jusqu’à ce que je réalise quel conditionnement suppose un milieu où il est plus important de dire que l’on avait lu certains livres que de les avoir lus. Pour cette raison je suis devenue quasi silencieuse sur mes lectures, par pudeur et crainte que mes engouements sincères puissent être lus à travers le prisme de la performance, ce que le réseau social, de manière générale, encourage. Si j’ai réalisé depuis que cette dernière raison était fallacieuse, principalement dictée par l’orgueil (comment oseriez-vous croire que moi, monstre de sincérité, pourrais m’adonner au plaisir de me faire bien voir ?), cela n’enlève en rien le problème central de toute forme de partage en ligne : quelle est la manière de passer outre le caractère de consommable que suppose la communication ?

La réponse à laquelle je suis parvenue est : il n’y en a aucune, parce que la communication ne se place que du côté du désir, jamais de la discussion. On communique ses envies, on discute des idées. Or le réseau social s’est construit autour de la communication, par contraste avec les forums centrés sur la discussion. La rapidité et la superficialité de la communication supposent une satisfaction immédiate du désir, ce qui expliquerait le désintérêt fulgurant qu’il y eut pour les forums avec l’émergence des réseaux — ceci a été dit et redit mille fois, je ne fais qu’inventer l’eau tiède. Mon plus grand tort aura simplement été de ne pas avoir su cerner aussi rapidement que je l’aurais voulu le changement dans l’utilisation d’Internet, qui de lieu privilégié de discussions hors-cadre est principalement devenu vitrine et catalogue en-cadre. Ça me déplaît. On s’en fiche. Mais je le dis quand même.

Ce qui me déplaît le plus je crois est la faiblesse et l’inconsistance que tout ceci a fini par donner aux mots, étant donné que tout ne sert plus que par et pour le slogan ou une classification arbitraire des informations. Je sens bien que c’est rarement mon intelligence ou ma pensée que l’on cherche à solliciter, sinon les même réflexes que ceux sensibles à la réclame. Aimez-moi est sans doute le cri dramatique qui surnage de cette soupe… et les travers de ce drame sont sans doute consubstanciels à l’humanité. Le monde n’est pas pire qu’avant ; simplement il existe aujourd’hui un nombre de miroirs égal aux insuffisances de nos caractères : on voit plus aisément le pire que le meilleur car il est plus aisé de céder à la facilité plutôt qu’à l’effort. Une autre raison pour laisser place au silence : il fait place à la pleine résonance des mots. Il les laisse prendre parmi un monde de vibrations l’espace qui leur sied le mieux. Pas de plein sans vide ; c’est la base de bien des systèmes de pensée. Dix-sept mois de vide, je peux vous assurer que c’est revigorant : comme un très long souffle. Pour en avoir eu la possibilité, j’imagine que je dois remercier la colère. Quelle leçon de vie en tirer ! J’ai hâte d’en faire la promotion.

Plus sérieusement, l’irruption perpétuelle dans nos vies du visuel et de la communication, pour qui s’intéresse à la langue, à la façon d’en user, à la poésie évidemment, doit être un terrain de réflexion privilégié, tout autant pour se prémunir des dérives que pour en exploiter les failles. Je n’ai plus en tête le mot exact de Baudelaire qui disait qu’il fallait savoir écrire sur la beauté du monde dans lequel nous vivions et non pas nous complaire dans le bête et passéiste c’était mieux avant ; nous partageons sans doute avec lui cette coexistence avec une époque de troubles et de désillusions dans laquelle, si nous faisons le choix de vivre, nous devons savoir ce que l’on accepte et ce que l’on refuse. Ce choix éclairé n’est pas possible avec la colère au ventre. Il n’est pas non plus possible dans le bruit. Dont acte, qui s’il ne résout toujours pas le problème, permet au moins de l’appréhender plus sainement, à savoir ne pas se contenter de hausser les épaules face à tout ce qui n’est, finalement, que très normal.

 

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